Entretien avec Verena Boos

 

Verena Boos est discrète, elle se raconte de sa voix douce et délicate. Elle se raconte mais – pudique – ne se livre pas, les secrets se révèlent uniquement dans les pages de ses romans.

par Claire Géhin

 

« Océanique »

C’est le mot qu’a choisi Verena Boos pour qualifier Bordeaux. La ville lui a fait ses adieux sous le même ciel qui l’avait accueillie. L’auteure allemande a donc laissé robes et maillot de bain sagement pliés au fond de sa valise et a passé jean et baskets pour un look « casual  » ; elle a abandonné son projet de tour de Gironde en Vespa pour quelques balades pédestres à la recherche d’impressions. « Je trouve que la ville est très agréable, on ne se sent pas comme à Florence ou Venise ou Paris emporté par un stress culturel où l’on court après les choses à voir » précise-t-elle pour contrebalancer la météo désastreuse de ses deux mois de résidence.

Écrivain, historienne, journaliste, universitaire, Verena Boos se définit comme une professionnelle de l’écrit. Mais de tous ces termes, c’est « écrivain » qu’elle préfère. Elle se consacre pleinement à cette activité depuis 2011. En 2015, un premier roman : Blutorangen , dont le succès en Allemagne est incontestable. Il commence aussi à faire parler de lui ailleurs en Europe : en France et en Espagne (1), notamment. L’Europe, Verena Boos l’a parcourue pendant ses études. Bologne, Glasgow, Florence, Valence… De nouvelles portes s’ouvrent avec des résidences comme celle qui l’a amenée à Bordeaux, la résidence croisée entre Écla en Aquitaine et le Literaturrat du land de Hesse.

 

L’histoire du silence

Dans les romans de Verena Boos, passé et présent n’existent pas. Ils forment une unité temporelle, se mélangent, se font écho. C’est une philosophie qu’elle applique à sa vie personnelle. Après une rencontre où le public s’est montré timide mais attentif, Verena Boos glisse, lumineuse : « On fait la rencontre pour ceux qui sont là », peu importe qu’ils soient dix ou deux cents. Qu’on ne lui parle pas non plus de faire un crédit pour posséder une maison dans le futur. Écrire et vivre sont deux verbes qu’elle conjugue au présent.

Alors on ne parlera pas de son « passé » d’universitaire pour expliquer le travail de recherche méticuleux qu’elle réalise avant l’écriture d’un roman, les tableaux Excel qui, au fil de l’écriture, lui permettent d’avoir une visibilité sur les détails et les fils rouges qui traversent les différents chapitres.

Dans Blutorangen , Maite est une jeune valencienne qui part étudier à Munich. Elle rencontre Carlos, le petit-fils d’un émigré espagnol qui a fui la guerre en 1936. Un jour, elle tombe sur la photo d’un oncle allemand de Carlos, elle reconnaît un uniforme, celui de la Wehrmacht. Elle avait déjà vu cet uniforme, et c’est son père qui le portait. Elle s’engage alors dans plusieurs années de recherches pour découvrir ce passé trop longtemps tu. Antonio, le grand-père de Carlos, est un fervent Républicain qui avait fait escale à Angoulême, dans un camp de réfugiés avec sa femme et son fils. Il va aider Maite dans sa quête d’identité, et elle va l’aider à faire face à son passé.

Verena a profité de son passage dans le Sud-Ouest pour rencontrer des descendants d’émigrés espagnols. Ses recherches mèneront dans quelques années à la naissance d’un autre livre, dans la veine de Blutorangen . Ce roman sera centré autour du personnage de Julia, la femme d’Antonio, d’abord restée à Angoulême et qui s’installera en France après la guerre. « Un livre sur Julia, ça signifie un nouveau pays. Dans Blutorangen c’est plutôt concentré sur l’Allemagne et l’Espagne, la France occupe une toute petite place avec l’évocation du camp d’Angoulême. Je voudrais développer cela dans un autre livre. C’est un moment où Antonio se trouve déjà en Allemagne. Elle le rejoint en 1948 et revient en France en 1956. Donc on aurait l’histoire française mais qui a bien sûr affaire à l’histoire allemande et l’histoire espagnole. C’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup : ces trois histoires nationales qui se superposent. »

Maladresse des personnages, incapacité à trouver les mots justes, difficulté d’apprendre une nouvelle langue, volonté de se séparer d’une langue maternelle encombrante et chargée de douleurs, voix singulières qui plongent dans l’introspection… Les moyens utilisés dans ce roman sont multiples pour raconter le silence. En cela, Blutorangen est une performance : celle d’écrire quatre cents pages sur le silence.

Les métiers d’historien et d’écrivain sont intimement liés, dans la manière dont Verena Boos conçoit son art. « Mes textes littéraires seront toujours très implantés dans la réalité. Mais il y a cette manière de penser à travers les personnages… On peut bien sûr écrire l’histoire en s’attachant au point de vue du sujet ou écrire de la littérature du point de vue d’un narrateur externe et omniscient mais je crois que je m’attache plutôt à la vision des personnages. » La focalisation interne adoptée dans son roman et qui semble lui être chère nous entraîne dans une vision subjective de l’histoire, nuancée par les nombreux personnages qui vivent chacun une réalité différente et complexe.

 

Autres recherches, autres histoires

Verena Boos travaille actuellement à une nouvelle transposition du silence. Ein Jahr (« Un an ») est le titre provisoire de son prochain roman : une femme a perdu l’usage de la parole. Avec son petit-ami, illustrateur, et un ami musicien, elle va explorer d’autres moyens de s’exprimer. « Bon, ce n’est pas complètement différent [de Blutorangen ], en fait. » Il est toujours question de cet enfermement dans le silence, d’une quête de la parole, d’une recherche d’identité.

Pour perfectionner le personnage de l’illustrateur, Verena a rencontré des bédéistes à Angoulême et Marion Duclos à Bordeaux qu’elle a pu suivre dans son atelier. D’autres rencontres sont restées en suspens. Ce n’est que partie remise. Verena Boos envisage de postuler à une bourse afin de revenir travailler en France en 2017, pour un an cette fois.

 

Un travail par « phases »

C’est au cours de ce qu’elle appelle des « phases » qu’elle écrit. Elle alterne des phases d’activité publique (rencontres, lectures, interventions dans les universités) avec des phases de retrait, plus créatives : « Il y a des choses qui naissent qu’on n’avait pas prévues, simplement parce qu’on a du temps et de l’espace. » Son premier mois à Bordeaux a été placé sous le signe de la création. Après un deuxième mois de résidence plus animé, elle se réjouit de retrouver le calme et de pouvoir se consacrer de nouveau à l’écriture : « Il y a des phases où je peux exclusivement écrire, parfois de six à dix heures par jour. Parfois je ne peux pas écrire pendant des semaines parce que je cours de rendez-vous en rendez-vous. Mais je crois que j’aime bien ce mélange, être parfois intégrée à une équipe, à un projet, prendre part au cours du monde. »

 

Travail au long cours, impressions furtives

Si les conditions ne sont pas toujours évidentes à réunir pour bénéficier d’une longue phase de calme, Verena profite aussi d’« instants » pour créer. Ainsi, quelques textes sont nés à Bordeaux ou dans les environs, entre les rendez-vous et les averses : la Dune du Pilat, Hölderlin, Arcachon et sa piste de ski sur épines de pins, le quartier Saint-Seurin : « Dès le premier après-midi, je me suis rendue à la Basilique et je suis restée plantée devant un panneau en laiton, parce que je reste plantée devant tout ce qui m’offre des lettres à lire. » En un souffle, Verena Boos nous embarque dans l’histoire de notre région, fouille sous les ruines et dans les mémoires, avec douceur et humour.

 

Parler avec Verena Boos, c’est un peu comme écouter une berceuse : on voyage entre vie privée et vie publique, entre temps longs et notes piquées, à la volée, entre réalité et fiction, entre histoire et histoires. Verena Boos est une auteure de contrastes : peintre de la réalité par touches, peintre des secrets et de l’intime. Le clair-obscur.
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(1) La traduction de Blutorangen en espagnol est en cours, parution prévue en Espagne en 2017.

© Claire Géhin, pour Ecla, juin 2015.